BNP Paribas et les Actifs Numériques : Stratégie Complète de Tokenisation
Mis à jour mars 2026
BNP Paribas, première banque européenne par les actifs sous gestion, déploie depuis 2020 une stratégie progressive et méthodique dans le domaine des actifs numériques et de la tokenisation. Contrairement à une approche de type « Big Bang », la banque a choisi une méthode incrémentale, multipliant les projets pilotes avant de passer à l’échelle industrielle. Sous la direction de Julien Clausse, responsable de la division AssetFoundry (Digital Assets & Tokenisation), BNP Paribas CIB a développé une plateforme propriétaire de tokenisation qui couvre l’ensemble de la chaîne de valeur, de l’origination à la distribution, en passant par la conservation et le règlement des actifs numériques.
Cette approche positionne BNP Paribas comme un acteur incontournable de l’écosystème français de la tokenisation, aux côtés de SG-FORGE et du Crédit Agricole. L’AMF et l’ACPR accompagnent cette transformation dans le cadre du statut PSAN et de la transition vers MiCA.
AssetFoundry : La Plateforme de Tokenisation Propriétaire
AssetFoundry constitue le pilier central de la stratégie digitale de BNP Paribas dans les actifs numériques. Développée en interne par BNP Paribas CIB, cette plateforme propriétaire offre trois fonctionnalités principales : la tokenisation d’actifs financiers sur différentes blockchains, la connectivité réseau avec les principales blockchains et les infrastructures de marché traditionnelles, et des fonctionnalités de portefeuille numérique (wallet) pour la conservation sécurisée des actifs numériques conformément aux exigences réglementaires européennes.
La plateforme a été conçue pour répondre aux exigences du règlement MiCA et de la directive MiFID II. Elle permet l’émission, la distribution et la gestion du cycle de vie complet des instruments financiers tokenisés, depuis l’origination jusqu’au remboursement final, en passant par les paiements de coupons, les opérations sur titres et la tenue de registre. Le modèle d’accès permissionné sur blockchain publique adopté par BNP Paribas est particulièrement innovant dans le paysage bancaire : plutôt que d’opter pour une blockchain privée fermée comme le font certains concurrents, la banque a choisi de déployer ses applications sur Ethereum public tout en restreignant l’accès aux participants autorisés et vérifiés.
Cette architecture hybride combine les avantages de la blockchain publique — transparence des transactions, immutabilité du registre, interopérabilité native avec d’autres protocoles — avec les exigences de conformité et de contrôle propres au secteur financier réglementé. En 2025, AssetFoundry a été utilisée pour tokeniser des parts de fonds monétaire français sur Ethereum public, représentant la deuxième initiative de fonds monétaire tokenisé de BNP Paribas après le projet luxembourgeois sur blockchain privée en 2024.
Fonds Monétaires Tokenisés : Une Stratégie en Deux Temps
La stratégie de tokenisation des fonds de BNP Paribas illustre parfaitement l’approche incrémentale de la banque. Le premier projet, lancé en 2024 au Luxembourg, a consisté à tokeniser des parts d’OPCVM monétaire sur une blockchain privée en partenariat avec Allfunds Blockchain. BNP Paribas Securities Services agissait en tant qu’agent de transfert, tandis que BNP Paribas Asset Management gérait le fonds sous-jacent. Cette première transaction B2B de token natif transfrontalier a permis de valider le concept technique et opérationnel dans un environnement contrôlé, tout en identifiant les ajustements nécessaires pour une mise à l’échelle.
Fort de cette expérience réussie, BNP Paribas a franchi une étape supplémentaire en 2025 en tokenisant des parts de fonds monétaire français directement sur Ethereum public via la plateforme AssetFoundry. Ce passage d’une blockchain privée à une blockchain publique marque une évolution significative dans la stratégie de la banque, démontrant une confiance croissante dans les solutions décentralisées pour les actifs financiers réglementés. La tokenisation des fonds d’investissement permet d’abaisser les seuils d’investissement minimum par fractionnement des parts, d’automatiser les opérations de souscription et de rachat via des smart contracts, et de réduire les délais de règlement-livraison de T+2 à un règlement quasi-instantané. Pour les fonds monétaires, la tokenisation offre un accès continu 24 heures sur 24, 7 jours sur 7, là où les fonds traditionnels sont limités par les horaires de marché.
Canton Network et l’Interopérabilité Institutionnelle
BNP Paribas a rejoint le Canton Network, une infrastructure blockchain de niveau institutionnel qui héberge plus de 3 600 milliards de dollars d’actifs tokenisés. Ce réseau rassemble des institutions financières majeures telles que HSBC, Goldman Sachs, Hong Kong Financial Market Infrastructure Service et Moody’s Ratings, créant un écosystème interopérable pour les actifs numériques institutionnels à l’échelle mondiale.
L’investissement de BNP Paribas dans Digital Asset, le créateur du Canton Network, lors de son tour de financement de 135 millions de dollars, témoigne de l’engagement stratégique de la banque dans cette infrastructure. Canton Network repose sur la technologie Daml (Digital Asset Modeling Language), un langage de programmation spécifiquement conçu pour la modélisation d’actifs financiers et de workflows réglementés. Cette technologie permet de définir des contrats financiers complexes avec une sémantique précise, réduisant les risques d’erreur dans l’exécution des transactions et facilitant l’audit réglementaire par les autorités compétentes.
Le marché obligataire français, fort de ses 5 600 milliards d’euros d’encours — premier marché obligataire européen devant le Royaume-Uni (5 300 milliards) et l’Allemagne (4 300 milliards) —, nécessite des infrastructures capables de connecter les différentes blockchains et les systèmes de règlement traditionnels comme TARGET2 et T2S. Canton Network répond à ce besoin en proposant un réseau de réseaux interopérable.
Participation au Projet Agorá de la BRI
BNP Paribas a été sélectionnée parmi 41 firmes privées pour participer au projet Agorá de la Banque des Règlements Internationaux, lancé en avril 2024. Ce projet explore la tokenisation des paiements transfrontaliers wholesale et réunit sept banques centrales : la Banque de France (représentant l’Eurosystème), la Bank of Japan, la Bank of Korea, le Banco de México, la Banque Nationale Suisse, la Bank of England et la Federal Reserve Bank of New York. L’Institute of International Finance (IIF) coordonne la participation du secteur privé.
Le projet est entré en phase de test en janvier 2026, après être passé de la phase de conception au prototype en septembre 2025. L’architecture repose sur le concept de registre unifié multi-devises (unified ledger), intégrant des dépôts bancaires commerciaux tokenisés et de la monnaie de banque centrale wholesale tokenisée dans un réseau de réseaux interopérable. Les objectifs sont d’augmenter la vitesse et l’intégrité des paiements internationaux, de réduire les coûts des transferts transfrontaliers, de résoudre les retards liés à la conformité et de corriger le décalage des heures d’ouverture entre juridictions. Le rapport final est attendu pour le premier semestre 2026.
Essais de Monnaie Numérique de Banque Centrale (wCBDC) de l’Eurosystème 2024
La banque a joué un rôle central dans les essais de wCBDC menés par l’Eurosystème entre mai et novembre 2024. Ces expérimentations ont impliqué 40 entités de 9 juridictions et ont testé trois solutions distinctes : la plateforme DL3S de la Banque de France (solution DLT complète d’interopérabilité), la Trigger Solution de la Deutsche Bundesbank et TIPS Hash Link de la Banca d’Italia. Les cas d’usage couverts incluaient le Delivery versus Payment (DvP) pour le règlement de titres financiers, le Payment versus Payment (PvP) pour les paiements transfrontaliers et les paiements wholesale en monnaie de banque centrale.
Parmi les transactions notables réalisées par BNP Paribas figurent une obligation numérique de 100 millions d’euros à trois ans, réglée en wCBDC expérimentale en collaboration avec HSBC Continental Europe et NatWest Markets. La banque a également accompagné la République de Slovénie dans la première émission obligataire numérique d’un État souverain de la zone euro, un jalon historique pour la tokenisation de la dette souveraine. La Caisse des Dépôts a émis une note nativement numérique au porteur (Digitally Native Note, DNN) de 100 millions d’euros via l’infrastructure Euroclear D-FMI, réglée sur DL3S.
La Banque de France a réalisé 19 essais en 2024, et la majorité des participants souhaitent poursuivre en 2025. Le projet Appia prend la suite de ces travaux avec l’ambition d’un European Shared Ledger intégrant wCBDC, monnaie commerciale tokenisée et instruments financiers tokenisés. BNP Paribas devrait continuer à jouer un rôle de premier plan dans ce projet structurant pour l’infrastructure financière européenne.
Obligation EDF avec Données ESG On-Chain
L’innovation de BNP Paribas dans la tokenisation s’étend au domaine de la finance durable. La banque a réalisé une émission obligataire pionnière pour EDF, intégrant des données environnementales, sociales et de gouvernance (ESG) directement dans la blockchain. Les coordonnées GPS des panneaux solaires financés par l’obligation ont été inscrites de manière immuable dans le registre distribué, démontrant comment la tokenisation peut améliorer la transparence et la traçabilité des investissements verts.
La France est le premier pays à avoir émis une obligation verte souveraine de taille benchmark, avec un encours d’OAT vertes dépassant 35 milliards d’euros en avril 2024. Les émissions d’obligations vertes ont atteint 14,1 milliards d’euros en 2024, dont une OAT verte record de 8 milliards d’euros. L’intégration de données ESG on-chain pourrait devenir un standard pour les obligations vertes tokenisées, offrant aux investisseurs une transparence sans précédent sur l’utilisation réelle des fonds levés.
Domaines Stratégiques et Positionnement
La stratégie de BNP Paribas dans les actifs numériques cible cinq domaines prioritaires : la distribution primaire d’instruments financiers tokenisés, les marchés secondaires pour la liquidité, les opérations de repo et de prêt-emprunt de titres, la gestion du collatéral via des tokens, et les paiements de coupons automatisés. Ce modèle intégré couvre l’ensemble de la chaîne de valeur.
Face à SG-FORGE, premier PSAN agréé en juillet 2023 avec son stablecoin EURCV à 452 millions de dollars de capitalisation et ses obligations tokenisées sur Ethereum, Tezos et Canton Network, BNP Paribas mise sur la profondeur de ses relations institutionnelles mondiales. Face au Crédit Agricole avec ses plateformes open-source so|bond et so|cash et l’agrément MiCA de CACEIS obtenu en juin 2025, BNP Paribas se différencie par son réseau mondial et sa capacité à opérer simultanément sur plusieurs infrastructures blockchain.
L’écosystème fintech français, avec ses 1 145 entreprises, 14 licornes et 54 000 emplois, complète ce paysage concurrentiel. Des acteurs spécialisés comme Spiko dans la tokenisation de fonds, Ledger dans la conservation et Morpho Labs dans la DeFi apportent des innovations complémentaires aux offres des grandes banques.
Perspectives et Transition MiCA
L’échéance du 1er juillet 2026 pour la transition vers le statut CASP MiCA constitue un jalon réglementaire déterminant. Le règlement impose des exigences de capital minimum — 50 000 euros pour le conseil, 125 000 euros pour la conservation et l’échange, 150 000 euros pour les plateformes de négociation — et des obligations de gouvernance renforcées incluant l’obligation d’agir de manière honnête et loyale, de séparer les actifs des clients, et de mettre en place des procédures anti-blanchiment conformes.
L’arrivée de l’euro numérique, dont la première émission pourrait intervenir en 2029, nécessitera un investissement de 4 à 5,8 milliards d’euros pour les banques de la zone euro sur quatre ans. La version wholesale de la CBDC devrait être disponible pour les établissements bancaires d’ici fin 2026. Le déclin des espèces (42% des transactions en magasin en 2024 contre 68% en 2016 en France) et la dépendance aux schémas de cartes internationaux (69% des paiements par carte dans la zone euro) renforcent l’argument en faveur d’une monnaie numérique européenne souveraine.
Le marché français de la tokenisation, avec son marché obligataire de 5 600 milliards d’euros, son marché actions de plus de 3 000 milliards et son marché immobilier de plus de 26 000 milliards, offre un potentiel considérable. BNP Paribas, grâce à sa plateforme AssetFoundry, ses partenariats stratégiques sur Canton Network et Agorá, et son expérience des essais wCBDC, est bien positionnée pour capter une part significative de cette transformation.
Pour approfondir ce sujet, consultez notre cadre réglementaire complet, notre glossaire pour les définitions techniques, et nos guides pratiques pour les démarches concrètes. Les tableaux de bord offrent des données en temps réel sur l’écosystème. Contact : info@latokenisation.com.
La France compte plus de 100 PSAN enregistrés auprès de l’AMF et 6 licences CASP MiCA délivrées, positionnant le pays comme leader européen de la réglementation des actifs numériques. Le marché obligataire français de 5 600 milliards d’euros, la plateforme DL3S de la Banque de France et l’EURCV de SG-FORGE à 452 millions de dollars de capitalisation constituent les piliers de cet écosystème institutionnel. L’ordonnance 2024-936 du 15 octobre 2024 a transposé MiCA en droit français avec une période transitoire de 18 mois s’achevant le 1er juillet 2026. L’écosystème fintech français de 1 145 entreprises et 14 licornes, soutenu par Bpifrance qui finance 45 pour cent du Web3 early-stage, continue de croître avec une adoption crypto de 10 pour cent de la population en 2024.