L’Euro Numérique : Préparation et Perspectives
Mis à jour mars 2026
L’euro numérique retail, géré par la BCE (Banque Centrale Européenne) avec la Banque de France comme forte partisane, représente un projet de souveraineté monétaire européenne majeur. Dans un monde de plus en plus dématérialisé, où l’utilisation des espèces décline et la dépendance aux systèmes de paiement non-européens s’accentue, l’euro numérique vise à garantir l’accès des citoyens européens à une monnaie numérique publique, sûre et gratuite. Ce projet, d’une envergure estimée à plus de 6 milliards d’euros d’investissement total, transformera les infrastructures de paiement de la zone euro.
Les Phases de Développement : Un Processus Méthodique
Phase d’Investigation (Octobre 2021 - Octobre 2023)
La phase d’investigation, d’une durée de deux ans, a exploré les options de conception et les modèles de distribution possibles pour l’euro numérique. Cette phase a permis d’identifier les cas d’usage prioritaires, d’évaluer les options techniques et d’analyser les implications pour le système financier. Les conclusions de cette phase ont conduit le Conseil des gouverneurs de la BCE à lancer la phase de préparation.
Phase de Préparation (Novembre 2023 - Octobre 2025)
La phase de préparation a couvert quatre axes majeurs. La finalisation du rulebook (livre de règles) a commencé avec un premier draft publié en janvier 2024, qui a recueilli environ 2 000 commentaires uniques de l’industrie bancaire et des parties prenantes en avril 2024. Un draft révisé intégrant ces retours a été publié en juin 2025. La sélection des fournisseurs pour la plateforme technique a fait l’objet d’un processus d’appel d’offres rigoureux. L’expérimentation et la recherche utilisateur ont permis de tester les concepts auprès des utilisateurs potentiels. L’analyse technique approfondie a couvert les aspects de sécurité, de performance et d’architecture.
La plateforme d’innovation a fait l’objet d’un appel à intérêt en octobre 2024, avec environ 70 acteurs du marché sélectionnés pour participer aux tests. Des tests techniques de paiements conditionnels se sont déroulés de février à mai 2025, explorant les possibilités offertes par la programmabilité de l’euro numérique sans compromettre le caractère de monnaie de banque centrale.
Phase Actuelle (Depuis Octobre 2025)
La phase actuelle, lancée en octobre 2025, couvre trois objectifs principaux. La préparation technique comprend la pose des fondations, la mise en place initiale et le pilotage des systèmes. L’engagement du marché vise les prestataires de paiement, les commerçants et les consommateurs pour préparer l’adoption. Le soutien au processus législatif accompagne l’adoption du règlement européen sur l’euro numérique.
Calendrier Prévisionnel et Coûts
Les Jalons Clés
Le calendrier prévisionnel prévoit l’adoption du règlement européen courant 2026, le lancement d’un pilote avec premières transactions mi-2027, et une première émission potentielle en 2029. Ce calendrier est ambitieux mais reflète l’urgence ressentie par les autorités européennes face au déclin des espèces et à la montée des systèmes de paiement non-européens.
Les Coûts Estimés
Les coûts de développement total jusqu’à la première émission sont estimés à environ 1,3 milliard d’euros pour la BCE et les banques centrales nationales. L’investissement des banques de la zone euro pour adapter leurs systèmes est estimé entre 4,0 et 5,8 milliards d’euros sur quatre ans. Ces montants reflètent l’ampleur de la transformation : l’euro numérique nécessitera des modifications profondes des systèmes de paiement, des applications bancaires et des infrastructures de point de vente dans l’ensemble de la zone euro.
Les Paramètres de Conception
La limite de détention étudiée se situe entre 500 et 3 000 euros par personne, un compromis entre l’utilité pour les paiements quotidiens et le risque de désintermédiation bancaire. Aucun frais de transaction ne sera facturé par la BCE aux utilisateurs finaux, l’euro numérique étant considéré comme un bien public au même titre que les espèces.
Les Arguments de Souveraineté : Pourquoi l’Euro Numérique Est Nécessaire
Le Déclin des Espèces
La Banque de France souligne un déclin continu des espèces dans les transactions en magasin : 42 pour cent en 2024 contre 68 pour cent en 2016 en France. Cette tendance, accélérée par la pandémie de COVID-19 et par la montée des paiements sans contact, pose la question de l’accès des citoyens à la monnaie de banque centrale. Si les espèces disparaissent progressivement, l’euro numérique offrirait une alternative publique aux solutions de paiement privées.
La Dépendance Non-Européenne
Un argument de souveraineté particulièrement fort concerne la dépendance aux systèmes de paiement non-européens : 69 pour cent des paiements par carte dans la zone euro sont opérés par des schémas de cartes internationaux (Visa, Mastercard) au second semestre 2024. Cette dépendance expose l’Europe à des risques géopolitiques et commerciaux. L’euro numérique reposerait exclusivement sur des technologies européennes, réduisant cette vulnérabilité stratégique.
L’Absence de Solution Paneuropéenne
Vingt-cinq ans après l’introduction de l’euro physique, aucune solution de paiement numérique paneuropéenne indépendante n’existe. Les solutions nationales (Carte Bancaire en France, Girocard en Allemagne, iDEAL aux Pays-Bas) ne sont pas interopérables au niveau européen. L’euro numérique comblerait cette lacune en offrant un moyen de paiement numérique unifié, accessible dans l’ensemble de la zone euro.
La Capacité Hors-Ligne
L’euro numérique offrirait une capacité de paiement hors-ligne, comparable aux espèces, utilisable même en cas de panne réseau ou d’interruption d’Internet. Cette fonctionnalité est essentielle pour la résilience du système de paiement dans un contexte de risques croissants de cyberattaques et de catastrophes naturelles.
La CBDC Wholesale : L’Infrastructure Institutionnelle
Calendrier et Déploiement
La wCBDC wholesale sera disponible en version initiale pour les établissements bancaires d’ici fin 2026. Cette version institutionnelle de la monnaie numérique de banque centrale permettra le règlement d’opérations interbancaires et de transactions sur titres financiers tokenisés en monnaie de banque centrale sur DLT.
Le Projet Pontes
Le projet Pontes poursuit les travaux expérimentaux de la Banque de France sur la plateforme DL3S. Ce projet s’inscrit dans la continuité des 12 expérimentations de CBDC wholesale achevées avec succès, des projets Jura (2021) et Mariana (2023), et des essais de l’Eurosystème 2024 où DL3S a accueilli 40 entités de 9 juridictions pour 19 essais.
Le Projet Appia et l’European Shared Ledger
Le projet Appia vise un European Shared Ledger intégrant trois composantes : la wCBDC pour le règlement en monnaie de banque centrale, la monnaie commerciale tokenisée (comme so|cash du Crédit Agricole) pour les paiements interbancaires, et les instruments financiers tokenisés (obligations, fonds, stablecoins) pour les opérations de marché. Cette vision d’un registre partagé européen représente l’aboutissement des expérimentations menées depuis 2020.
Le Projet Agorá
Le projet Agorá de la BRI, avec la Banque de France représentant l’Eurosystème parmi 7 banques centrales et 41 firmes privées dont BNP Paribas, explore la tokenisation des paiements transfrontaliers wholesale via un registre unifié multi-devises. Entré en phase de test en janvier 2026, le rapport final est attendu au premier semestre 2026.
La Coexistence avec les Stablecoins Privés
L’euro numérique coexistera avec les stablecoins euro privés conformes à MiCA dans un écosystème de monnaies numériques complémentaires. L’EURCV de SG-FORGE, EMT conforme MiCA à 452 millions de dollars de capitalisation, sert les besoins de la finance tokenisée et de la DeFi. L’euro numérique retail couvrira les paiements de détail et les transferts entre particuliers. La wCBDC wholesale servira les opérations interbancaires et le règlement-livraison d’instruments financiers.
Cette coexistence crée un paysage de monnaies numériques diversifié et résilient. Les institutions financières françaises — SG-FORGE, BNP Paribas, Crédit Agricole — opèrent déjà dans cet écosystème multi-monnaie avec les stablecoins, les fonds tokenisés et les obligations numériques. L’ajout de l’euro numérique retail et de la wCBDC permanente complètera l’infrastructure.
L’Impact sur l’Écosystème Français
Le déploiement de l’euro numérique aura un impact profond sur l’écosystème français de la tokenisation. Le marché obligataire de 5 600 milliards d’euros pourra être réglé en wCBDC. Les fonds d’investissement tokenisés pourront offrir des souscriptions en euro numérique retail. Le marché secondaire des tokens disposera d’un actif de règlement souverain. L’écosystème fintech français de 1 145 entreprises développera les solutions d’intégration.
L’AMF et l’ACPR supervisent la préparation des institutions financières françaises à l’euro numérique. La Loi PACTE et MiCA fournissent le cadre réglementaire pour la coexistence des monnaies numériques publiques et privées. Paris, avec ses institutions financières pionnières et ses infrastructures de marché de premier plan, est positionnée pour être à l’avant-garde de cette transformation monétaire.
Pour approfondir, consultez nos articles sur les stablecoins euro, le projet Agorá et l’infrastructure DLT en France. Contact : info@latokenisation.com
Infrastructure et Projets Institutionnels
La plateforme DL3S (Distributed Ledger for Securities Settlement System) de la Banque de France, blockchain permissionnée propriétaire basée sur R3 Corda puis portée sur des environnements multi-DLT, a traité 1,59 milliard d’euros lors des essais Eurosystème 2024. Le projet Jura, achevé en novembre 2021 avec la BNS et la BRI, a testé le règlement transfrontalier EUR/CHF via la plateforme SDX avec un mécanisme de double notaire sur trois sous-réseaux. Le projet Mariana, publié en septembre 2023 avec les banques centrales de France, Singapour et Suisse, a exploré les AMM DeFi pour l’échange de wCBDC sur blockchain publique.
Le projet Agorá, lancé par la BRI avec 7 banques centrales et 41 firmes privées dont BNP Paribas, explore un registre unifié multi-devises pour les paiements transfrontaliers. Le projet Appia vise un European Shared Ledger intégrant wCBDC, monnaie commerciale tokenisée et instruments financiers tokenisés. La Caisse des Dépôts a émis 100 millions d’euros de DNN via Euroclear D-FMI réglée sur DL3S en novembre 2024. CACEIS a obtenu l’agrément MiCA en juin 2025, offrant la conservation institutionnelle d’actifs numériques sur blockchain publique Ethereum pour les fonds UCITS tokenisés avec Spiko.
Contexte Réglementaire et Données de Marché
L’AMF a enregistré plus de 100 PSAN depuis mars 2020, avec Coinhouse comme premier enregistré (E2020-001). Deux agréments PSAN ont été délivrés : SG-FORGE le 18 juillet 2023 et Deblock en novembre 2024. L’AMF a prononcé 29,4 millions d’euros de sanctions disciplinaires en 2024, un record européen selon l’ESMA, incluant 42 sanctions financières disciplinaires et 9 accords transactionnels administratifs. L’Autorité a fermé 181 sites frauduleux (117 par décision de justice, 64 par injonction) et ouvert 56 nouvelles enquêtes. Plus de 1 500 entités figurent sur les listes noires de l’AMF, et les pertes moyennes des victimes de fraude crypto atteignent 30 000 euros pour un total estimé à 300 millions d’euros.
Le règlement MiCA (UE 2023/1114), pleinement applicable depuis le 30 décembre 2024, a été transposé en droit français par l’ordonnance 2024-936 du 15 octobre 2024. La période transitoire française de 18 mois s’achève le 1er juillet 2026. Six licences CASP MiCA ont été délivrées en France, sur plus de 40 au niveau européen — l’Allemagne menant avec 18 licences, suivie des Pays-Bas (14), de la France (6) et de Malte (6). Les exigences de capital minimum sous MiCA sont de 50 000 EUR pour le conseil, 125 000 EUR pour la conservation et l’échange, et 150 000 EUR pour les plateformes de négociation.
La Banque de France a mené 12 expérimentations de CBDC wholesale via sa plateforme DL3S entre 2020 et 2024, sélectionnant 8 consortiums sur 40 candidatures reçues. Les essais Eurosystème 2024 ont impliqué 40 entités de 9 juridictions. La wCBDC wholesale sera disponible en version initiale fin 2026. Le marché obligataire français totalise 5 600 milliards d’euros d’encours, premier en Europe, avec une dette souveraine de 2 602 milliards d’euros au 31 décembre 2024 et des émissions moyen-long terme de 339,9 milliards d’euros en 2024 à un rendement moyen pondéré de 2,91 pour cent.
La Transition Vers une Infrastructure de Paiement Numérique Souveraine
Le Rôle Stratégique de la Banque de France dans l’Eurosystème
La Banque de France occupe une position de leadership au sein de l’Eurosystème dans la préparation de l’euro numérique, forte de son programme de 12 expérimentations de CBDC wholesale achevé avec succès entre 2020 et 2024. Ce programme, qui a sélectionné 8 consortiums parmi 40 candidatures reçues, a permis de tester trois modèles opérationnels distincts sur la plateforme propriétaire DL3S : le modèle d’interopérabilité entre systèmes DLT et infrastructures conventionnelles, le modèle de distribution de wCBDC via des intermédiaires bancaires, et le modèle d’intégration directe de la CBDC sur la plateforme DLT. L’expertise accumulée au travers de ces 12 expérimentations confère à la France un avantage considérable dans les discussions techniques et politiques sur l’architecture de l’euro numérique.
Les essais exploratoires de l’Eurosystème 2024, conduits de mai à novembre, ont représenté une étape de validation à l’échelle continentale. La plateforme DL3S a accueilli 40 entités issues de 9 juridictions différentes, réalisant 19 essais — le nombre le plus élevé parmi les trois solutions testées aux côtés de la Trigger Solution de la Deutsche Bundesbank et de TIPS Hash Link de la Banca d’Italia. La Banque de France a ainsi démontré que sa plateforme propriétaire pouvait opérer dans un environnement multi-parties et multi-juridictionnel à l’échelle européenne, validant son rôle de fournisseur d’infrastructure pour le règlement en monnaie de banque centrale sur DLT.
Les Transactions Structurantes de 2024
Les essais Eurosystème 2024 ont produit des transactions institutionnelles structurantes qui préfigurent le fonctionnement de l’euro numérique wholesale. L’émission de 100 millions d’euros de Digitally Native Notes (DNN) au porteur par la Caisse des Dépôts via l’infrastructure Euroclear D-FMI, réglée sur DL3S en novembre 2024, constitue la première note nativement numérique au porteur en France. Cette transaction a démontré la complémentarité entre l’infrastructure de marché numérique d’Euroclear et la plateforme de règlement souveraine de la Banque de France, un modèle qui pourrait devenir la norme pour les émissions d’instruments financiers tokenisés dans la zone euro.
L’obligation numérique de 100 millions d’euros à trois ans, arrangée par BNP Paribas avec HSBC Continental Europe et NatWest Markets et réglée en wCBDC expérimentale, a validé l’ensemble du cycle de vie d’une obligation tokenisée avec un règlement en monnaie de banque centrale. La première émission obligataire numérique d’un État souverain de la zone euro par la République de Slovénie, accompagnée par BNP Paribas, a ajouté une dimension de dette publique à ces expérimentations, démontrant que les États membres peuvent émettre des titres souverains sur DLT avec un règlement en wCBDC.
L’Architecture du Système à Deux Niveaux
L’euro numérique s’inscrit dans une architecture à deux niveaux qui préserve le rôle des intermédiaires financiers. Au premier niveau, la BCE émet l’euro numérique et gère l’infrastructure centrale, garantissant la stabilité et la confiance dans la monnaie. Au second niveau, les prestataires de services de paiement — banques commerciales, établissements de paiement, établissements de monnaie électronique — distribuent l’euro numérique aux utilisateurs finaux et fournissent les services d’interface (applications mobiles, terminaux de paiement, dispositifs hors-ligne).
Cette architecture préserve l’intermédiation bancaire tout en introduisant une concurrence saine entre les prestataires de services de paiement. Les 70 acteurs du marché sélectionnés lors de l’appel à intérêt d’octobre 2024 pour participer aux tests de la plateforme d’innovation ont contribué à définir les spécifications techniques et les cas d’usage des paiements conditionnels. Les tests techniques menés de février à mai 2025 ont exploré la programmabilité de l’euro numérique — la capacité d’associer des conditions d’exécution aux paiements sans compromettre le caractère de monnaie de banque centrale — ouvrant la voie à des applications innovantes telles que les paiements automatiques de loyers, les versements conditionnels de subventions publiques et les mécanismes d’épargne programmée.
Les Enjeux de Souveraineté Technologique
L’euro numérique reposerait exclusivement sur des technologies européennes, un choix stratégique qui répond à la dépendance croissante de l’Europe aux systèmes de paiement non-européens. Le constat est sans appel : 69 pour cent des paiements par carte dans la zone euro sont opérés par des schémas de cartes internationaux au second semestre 2024, et aucune solution de paiement numérique paneuropéenne indépendante n’existe vingt-cinq ans après l’introduction de l’euro. L’euro numérique comblerait cette lacune en offrant une infrastructure de paiement sous contrôle européen, réduisant les risques géopolitiques et commerciaux associés à la dépendance technologique vis-à-vis de fournisseurs non-européens. La capacité de paiement hors-ligne, comparable aux espèces, renforcerait la résilience du système face aux cyberattaques et aux catastrophes naturelles, garantissant la continuité des paiements dans des scénarios de crise où les infrastructures numériques pourraient être perturbées.